Si le monde peinturluré que nous avions créé devient gris, il faut recommencer.
Une couleur souvent oubliée, ou qui passe inaperçue, ou qui est mise de côté. Et pourtant elle n'est jamais loin, c'est le gris. Elle arrive, penaude, lorsque les peintres que nous sommes laissent déraper leur pinceau sur la palette de couleurs qui servait à peindre leur vie comme bon leur semblait. Nous, artistes connaisseurs de plus ou moins de nuances, choisissons un pinceau qui correspond à ce que nous sommes et qui peint, brosse, trace et étale les couleurs de notre choix sur une belle toile blanche. Des couleurs vives, des couleurs sombres, des pastels au teint doux et agréable, des tons chaud ou froid, voilà tout ce qui fait ce que j'appelle un tableau. J'avais commencé timidement, dans un coin de ma toile, à tracer des traits si fins qu'ils étaient difficile à percevoir, avec un pinceau si petit qu'il me fallait un toucher d'une délicatesse extrême pour le manier. Mes couleurs étaient parfaitement séparées sur ma palette, et encore peu nombreuses. Puis, au fil du temps, j'ai adopté un pinceau plus grand et plus épais, mes traits sont devenus plus sûrs, mon tracé plus net, mon tableau plus coloré. Un peintre, lorsqu'il a commencé, ne s'arrête que difficilement. Seuls les plus expérimentés savent qu'une oeuvre nécessite patience et longueur de temps, finesse et délicatesse. Mon pinceau est devenu de plus en plus gros, mon dessin grossier. Et, par mégarde, j'ai mélangé mes couleurs. Qu'arrive-t-il quand on ne fait pas attention à ses gestes ? Quand on met trop de peinture sur la toile fine ? Quand on est trop gauche ? La toile se perce, devient grise, et il ne reste plus qu'un pâté dégoutant qui n'a ni forme ni consistance véritable. Et pensez-vous que le tissu à l'origine si blanc soit récupérable ? Non. Gâché. C'est fini, plus de tableau.
Alors on prend une nouvelle toile, et on hésite. Je n'ai plus de peinture, mes pinceaux sont cassés, n'ont plus de poils à leur bout ou ont perdu leur souplesse parce que, trop pressée, je n'en ai pas pris soin. Ah, mais je crois qu'il m'en reste un...
Je m'en vais récupérer mon premier pinceau, mon tout petit, mon cher ami. Un pinceau qui pourra me permettre de recommencer les traits si fins que j'avais abandonnés. Je m'en vais pour revenir doucement et retrouver mes couleurs. Différentes de celles qui, jadis, furent miennes, d'une brillance tout autre. Et, avec mon si petit pinceau, nous esquisserons le premier point sur la belle toile blanche. Avec mon pinceau si précieux, mon pinceau qui se nomme Solitude.